Chants et soupirs des Renaissants

Selon Paul Van Nevel

Un documentaire de Sandrine Willems

 

NOTE DE LA RÉALISATRICE

Ce projet est né d’un instant de grâce. C’était pendant le tournage de mon film sur Herreweghe, au festival de Saintes, l’été 98. Je ne connaissais Van Nevel que de nom, et il donnait ce soir-là un concert Agricola - compositeur dont j’ignorais jusqu’à l’existence. Dans la blanche église romane où la musique s’éleva, ce fut alors une révélation. Parler de "chant des anges" ne tiendrait plus ici du cliché: de tels sons nous jettent en plein ciel. Face à cela, les mots sont d’ailleurs impuissants: on peut bien dire qu’il s’agit d’une polyphonie, composée dans nos régions, au XVème siècle... mais l’essentiel reste à écouter. Ecoutez donc ce que les disques ont préservé, et vous verrez. Vous verrez à quel point une musique peut bouleverser, et nous laisser avec la seule envie de dire merci.

Et l’enchantement devait durer. A Saintes encore, à minuit, chaque nuit, Van Nevel faisait entendre les Lamentations d’un compositeur de la Renaissance. Dans la pénombre, les chanteurs, dos au public, étaient en cercle fermé; et leur chef, diapason à la main, tournait parmi eux, au gré des morceaux. Ils étaient dans leur monde, et nous, plongés dans un recueillement presque religieux. Les applaudissements mêmes, trop profanes, étaient bannis, et nous devions contenir notre élan d’enthousiasme. "Nous", c’est-à-dire, déjà, l’équipe des quatre - caméraman, preneur de son, producteur et réalisatrice - qui se lancent aujourd’hui dans l’aventure, après en avoir longtemps rêvé.

Depuis Saintes, en effet, il se passe rarement un jour sans que j’écoute l’un ou l’autre disque du Huelgas Ensemble. Comme si, au contact de ces harmonies si pures, mon oreille s’était déshabituée de beaucoup d’autres. C’est donc sur l’univers sonore qui est devenu le mien, que je voudrais à présent faire un film.

De plus, dans la mesure où Paul Van Nevel est tout à fait complice du projet, il me livre un accès à ce qui nourrit son travail, depuis ses lectures jusqu’à sa recherche des paysages où naquit la polyphonie renaissante. Une occasion s’offre donc ici d’incarner pleinement une musique, en lui rendant ses connotations visuelles et spirituelles, ainsi que ses implications affectives.

 

 

PRESENTATION DU PROJET

Depuis trente ans, Paul Van Nevel et son Huelgas Ensemble travaillent à faire redécouvrir les incroyables richesses du répertoire musical de la Renaissance. Grands connaisseurs de la pensée, de l’esthétique et de la sensibilité de cette époque, ils n’abordent plus la polyphonie en érudits, mais en amis: cette musique leur est presque devenue aussi familière qu’aux Renaissants, dont ils ont acquis les évidences perceptives.

Aussi rendent-ils à ces chants toute leur vie et leur fraîcheur, et à les écouter, les plus subtiles architectures paraissent limpides. Ce ne sont plus des partitions empoussiérées que nous respirons, mais le même air de "reverdie" qui soufflait vers 1400. A leur image, mon film ne se propose pas d’expliquer la musique qui s’épanouit dans les Flandres franco-belges, du XVème au XVIème siècle, mais de participer à un moment de printemps. De Dufay à Lassus, en passant notamment par Josquin Desprez, les plus hauts chefs-d’œuvre de cette époque ressusciteront, en des lieux qui leur correspondent, dans le gothique flamboyant d’une cathédrale de Belgique ou le style renaissant d’un hôtel-Dieu de France.

Ce que je veux ici réaliser est donc un portrait, non pas de Paul Van Nevel lui-même - dans le genre de celui que j’ai fait de Philippe Herreweghe - mais plutôt de la polyphonie franco-flamande, envisagée, à travers le regard du chef d’orchestre, presque comme un personnage, de la façon la plus vivante possible. Car si ce répertoire est encore assez mal connu, il possède pourtant une beauté et une émotion immédiates, capables de séduire un large public, et que je me propose ici de faire apparaître.

Par ailleurs, il est clair que pour profiter pleinement de la richesse, et de la complexité de construction d’une telle musique, une certaine mise en perspective est nécessaire. Aussi aimerais-je ici faire comprendre à quelles aspirations répondent ces compositions, dans quelles conceptions du monde et de l’homme elles s’inscrivent. Un telle interrogation rejoint, en outre, la façon de travailler de Van Nevel, qui connaît si intimement - et fait connaître à ses chanteurs - les sentiments, les idées, ou les goûts de la Renaissance, depuis la magie jusqu’à la cuisine, en passant par l’astronomie, "l’art de la mémoire", ou les danses macabres.

Une telle approche "synesthésique" est d’ailleurs également dans l’esprit de la Renaissance, toute tendue vers une idéale fusion des arts et des techniques, du spirituel et du matériel, et qui voyait dans l’homme, ce microcosme, un "résumé" de l’univers. A travers la musique, c’est donc l’homme de la Renaissance qui apparaîtra ici, avec son nouvel amour pour le terrestre et la nature, son obsession de la mort, sa mélancolie noire parfois trouée d’une exubérante gaieté, tel que l’incarnait, si parfaitement, Orlando de Lassus - et que le réincarne, peut-être, Paul Van Nevel.

Ce sont d’ailleurs les préoccupations les plus actuelles du chef d’orchestre qui apporteront une des clefs majeures pour comprendre cette époque et sa musique: à savoir, l’étroite connexion existant entre les polyphonies et les paysages où elles ont vu le jour. Arpentant le nord de la France et de la Belgique, accompagné d’un photographe, Van Nevel travaille en effet, depuis un an, à un livre sur ce sujet. Il y démontre que, à une époque où la peinture flamande "inventait" le paysage et l’"apprenait" au regard, la mélancolie des plaines flamandes imprégnait indéfectiblement les compositeurs qui y naquirent. Significativement, ceux-ci, après une carrière internationale, y revenaient souvent à la fin de leur vie. Comme si ces lignes dépouillées, graphiques, qui dessinent là-bas les champs et les horizons, étaient celles-là mêmes qu’ils avaient toujours recherchées à travers leur musique.

Comme tentera de le montrer ce film, la Renaissance est en effet une époque où, après s’être tant préoccupé de l’au-delà, l’homme se tourne davantage vers l’ici-bas. Il se met à rêver d’utopies plutôt que de Paradis, il voyage au plus lointain plutôt que de l’imaginer, et, de plus en plus sensible à l’éphémère des choses, tente de jouir de l’instant, en redoutant la mort. Nourri de néo-platonisme, l’ici-bas lui apparaît soudain comme un reflet de l’au-delà, et l’amour humain, comme une image de l’amour divin. On aspire donc, aussi, à réformer les âmes: retour aux harmonies de l’Antiquité et Réforme du christianisme sont les deux visages d’un même bain de jouvence.

De tout cela se ressent la musique, qui joue sur des proportions à la recherche d’un nombre d’or oublié, se greffe sur des poèmes d’amour de l’Antiquité, ou mêle constamment textes ou mélodies profanes et religieuses - une chanson d’amour néoplatonicienne se fondant avec allégresse dans un motet à la Vierge. A moins qu’elle ne décrive les charmes d’une rose qui va mourir demain, ou la saveur fugace d’un vin.

 

Sandrine Willems

 

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