Monsieur le critique,
Peignant aujourd’hui ce qui sera,
sans doute, ma dernière œuvre, je viens vous prier
de ne point en parler: vous n’y comprendriez rien.
Il s’agit d’un visage de vieil
homme; et ce visage est le mien. J’ai à présent
près de quatre-vingts ans, Monsieur, et il me fallut tout
ce temps pour avoir, enfin, un visage. Non qu’il fût
fort intéressant, mais je suis curieux de cet être
décapé qui n’est plus un Monsieur. Il me faut
le décrire un peu, pour que vous puissiez le voir tel,
sans lui ajouter quelque fard, qui le rendrait moins blême.
Car mes joues fripées se passent de poudre, leurs rides
sont à nu, et je vous assure qu’elles sont profondes.
Je porte sur la tête un vieux bonnet de femme aux dentelles
crasseuses, que je ne quitte plus, depuis que m’a quitté
la seule femme que j’aie aimée; il lui appartenait.
Je déteste me salir le crâne, la peinture est tenace,
et les bains me répugnent. Ils me dépouillent de
cette odeur d’atelier, qui est ma seule parure. Sachez que
je ne porte qu’un tablier, qui me sert aussi de peignoir,
et qui doit être bien râpé. Je dis qu’il
doit, car moi je ne vois pas ces choses, ou plutôt elles
me plaisent. Je ne suis pas de ceux qui n’aiment la patine
que sur les tableaux – et de ce fait les regardent fort
mal. Les mêmes vous diront sans doute que mon goût
de l’usé vise à masquer mon avarice. Ecoutez-les
ou non, je n’ai plus rien à prouver. Je vous dirai
seulement que les pingres, souvent, s’efforcent de ne pas
rester pauvres; et moi, je ne suis pas riche.
Vous me ferez encore le plaisir de
ne point rire de mes bésicles, qui me tombent sur le bout
du nez. Les verres en sont épais, j’entends déjà
les sarcasmes, on dira qu’avec ces yeux-là, il n’y
a pas à s’étonner que je fusse mauvais peintre.
Moi, je dirai le contraire, et qu’un artiste sincère
aura toujours, après soixante ans de carrière, les
yeux ruinés. D’ailleurs si vous regardez bien, vous
verrez que mon regard n’est pas éteint, mais chargé,
comme on le dit d’une langue après un trop copieux
dîner: appesanti par les beautés qui sont passées,
et lui ont, trop souvent, échappé.