“Un girafon est né” :
c’était écrit, ce matin, dans le journal.
Et cela m’a mis en joie. Moins le fait, assurément,
que le mot. “Un girafon”: n’y a-t-il pas là
de quoi se réconcilier avec le monde? Or serais-je devenu
sceptique à l’égard du moindre plaisir, je
voulus vérifier. Pas auprès des girafes, mais dans
le dictionnaire. Voilà ce que
c’est de disséquer la joie : le “girafon”
n’existait pas ; ce n’était qu’une erreur
de typographie. Les hommes se trompent toujours, et de ces leurres
naissent leurs petits bonheurs.
Alors, je suis allé au zoo, pour
me repaître de réel, et voir ce qu’est un girafeau.
Mais j’ai croisé l’œil d’une girafe,
plus gros qu’un œuf, et frémi de penser à
tout ce qu’embrasse pareil regard. Seule une girafe, sans
doute, pourrait me faire voir autrement la vie. Mais il faudrait
pour cela que je brise sa cage, et n’en aurais pas le courage.
Je sais trop que c’est moi, qui suis un forçat. Moi
je ne reçois pas de visites, certes, ni de caresses, fût-ce
à travers des barreaux, ni même de cacahuètes.
Je suis aussi invisible, apparemment, que ma prison. Peut-être
devrais-je demander à un gardien de faire usage de ses
clefs, pour plus sûrement m’enfermer : “Et n’oubliez
pas l’étiquette: homo sapiens suis-je, et ne resterai
pas, car n’importe qui perdrait sa sagesse dans vos cages,
tous vos asiles sont d’ailleurs faits pour ça. Je
vous supplie pourtant de verrouiller cette grille : je veux que
mon espèce aussi soit représentée, afin de
parfaire vos taxinomies. Et je sais bien que celles-ci ne sont
jamais fort loin de la taxidermie, mais moi, ça ne me perturbera
pas, depuis toujours je suis un homme de paille. Pour mes frères
de misère, ce n’est pas pareil, eux ont connu, jadis,
la liberté. Alors, pitié pour eux, déchaînez
sur moi vos instincts de geôliers, gardez-moi en otage,
mais délivrez au moins certaines de ces bêtes.”
Mais ils ne voudraient pas, ces bougres, aussi aimables, sans
métaphore, que portes de prison. Je ressemble trop à
ceux qu’ils tiennent déjà, et puis les singes
sont plus attrayants. D’ailleurs, ce ne serait pas très
neuf, un homme dans une ménagerie, dès l’origine
il y eut des nains, des albinos et des siamois – et je ne
veux pas parler des chats - à côté des merveilles
de la nature. Mon Dieu, il y a longtemps que je n’ai prié,
mais gardez-moi de la normalité.