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Le Transpatagonien
Raoul Ruiz et Benoît
Peeters
Roman
Collection
"Traverses"
96 pages
13 euros
ISBN 2-906131-55-5
EAN 9782906131552
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Le livre
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Le Transpatagonien est un train d'un autre
âge, qui traverse interminablement le Chili, de Puerto Montt
à la Terre de Feu. A l'intérieur, pour passer le
temps, les voyageurs — des représentants de commerce
pour la plupart — racontent à tour de rôle
leur histoire. Des histoires étranges, glissant de plus
en plus dans le fantastique, où il est question d'une malle
parlante, d'un enfant de chœur devenu lion, d'algues bleues
aux troublantes facultés de mimétisme, et de sang
qui se change en vin...
Mais est-il prudent de s'abreuver de tels récits ? Bientôt,
de curieux incidents surviennent dans le train, comme si les
histoires commençaient à prendre corps…
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Les auteurs
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Raoul Ruiz est né en 1941 dans le
Sud du Chili. Célèbre dans le monde entier, il est
l’un des cinéastes contemporains les plus inventifs.
Parmi la cinquantaine de longs métrages qu’il a réalisés,
on peut citer L'hypothèse du tableau volé,
Les trois couronnes du matelot, Trois
vies et une seule mort, Généalogie d'un crime et
Le temps retrouvé.
Notre page consacrée à Benoît Peeters.
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Extrait du texte
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"Une fois de plus, je m'étais beaucoup trop chargé.
Je craignais de ne jamais parvenir à traverser la gare
et à monter dans le train avant qu'il ne reparte...
Bon Dieu, que cette malle était lourde. Et que ces gens
étaient lents à s'écarter. La prochaine fois,
je m'arrangerais pour trouver un porteur.
Le wagon était bondé. Mais je n'avais plus le courage
de traverser le train. Tant pis, j'attendrais. Une place finirait
bien par se libérer.
À peine m'étais-je assis sur mon bagage que l'un
des voyageurs m'adressa la parole :
– Cette malle, Monsieur, me rappelle une histoire curieuse
dont j'ai été le témoin voici quelques années…
Et sans que personne l'ait particulièrement encouragé,
il se lança dans son récit.La malle parlante
Sur cette ligne, je rencontrais fréquemment un petit homme
qui se disait représentant en étoffes. Il gardait
toujours sa valise à côté de lui, une valise
de petite taille, beaucoup plus petite que la vôtre, Monsieur,
mais qui devait être à peu près aussi lourde
à en juger par les efforts qu'il faisait pour la soulever.
Et cet homme parlait, parlait, il parlait des nuits entières
sans jamais paraître fatigué. L'histoire, la géographie,
la géométrie, l'astrologie, la marche des affaires,
l'ancienne poésie scandinave, tout, absolument tout l'intéressait
et il n'était pas un seul sujet qui puisse le laisser muet.
Une nuit pourtant, alors que tous mes compagnons de voyage avaient
sombré dans le sommeil, j'ai remarqué quelque chose
de curieux. Les mouvements de ses lèvres ne correspondaient
pas vraiment aux paroles que j'entendais.
Tout à coup, ses lèvres se sont immobilisées
: il venait de s'endormir. Mais la voix, elle, ne s'était
pas interrompue, continuant à raconter avec conviction
l'épouvantable épidémie
bovine qui, en 1924, avait ruiné sa famille.
J'ai compris que la voix venait de la valise.
Très doucement, je l'ai ouverte. Dissimulé sous
quelques étoffes, un autre homme, exactement semblable
à mon compagnon, se tenait à l'intérieur.
Il lui avait certainement fallu beaucoup s'entraîner pour
y tenir, car jamais vous n'auriez pu imaginer que quelqu'un pourrait
seulement y entrer...
Bref, il m'expliqua qu'ils étaient jumeaux et qu'ils avaient
inventé ce stratagème pour être toujours d'attaque.
Jour et nuit, ils pouvaient continuer leurs affaires sans jamais
sembler fatigués. La meilleure place, selon lui, était
celle de la valise. Mais après une dizaine d'heures, on
éprouvait l'irrésistible besoin de s'étirer
et l'autre en profitait pour venir s'installer à l'intérieur.Sitôt
ce récit terminé, mes voisins se mirent à
le commenter, comme s'ils se connaissaient depuis longtemps.
– Je connais d'autres histoires de jumeaux, beaucoup d'autres…
Tenez, je me souviens qu'un jour, à Santa Fe…
– Dire qu'on connaît beaucoup d'histoires est un mensonge.
Les histoires sont peu nombreuses, et presque toutes se ressemblent.
Un vieil homme à la mine sombre, dont j'aurais juré
qu'il n'avait pas suivi la conversation, prit alors la parole.
– Il m'étonnerait que vous en connaissiez beaucoup
qui ressemblent à la mienne !Le vendeur de l'au-delà
La chose s'est passée voici près de vingt ans. Un
soir d'hiver, je suis arrivé dans un village près
de Chiloe. Il était fort tard et la pluie venait de se
mettre à tomber en rafales.
Le seul hôtel était fermé. J'ai frappé
à quelques portes, mais personne ne paraissait disposé
à m'ouvrir. Seule l'église était ouverte.
Je me suis installé au pied d'une colonne et je me suis
endormi.
Quelques heures plus tard, il m'a semblé entendre une voix
qui m'appelait. Je me suis relevé, j'ai regardé
autour de moi : il n'y avait absolument personne. J'ai voulu sortir
de l'église, mais les portes étaient hermétiquement
closes.
“Il faudra vous résigner à rester avec moi
jusqu'à l'aube...”
La voix était caverneuse, sa texture ne ressemblait à
nulle autre. Levant les yeux, j'ai compris que c'était
la statue au pied de laquelle je m'étais endormi qui s'adressait
ainsi à moi.
“Je suis le Commandeur, me dit ce pesant personnage. Peut-être
vous plairait-il, puisqu'il vous faut attendre ici le lever du
jour, que je vous raconte mon histoire.”
J'étais trop surpris pour protester. Et d'ailleurs, rien,
je crois, n'aurait pu empêcher le Commandeur de se lancer
dans son récit.
“Voici bien des années, commença-t-il, j'étais
la propriété d'un milliardaire argentin. Devenu
fort pieux à la fin de ses jours, l'homme tenait à
moi plus qu'à tout. Il avait perdu son fils unique dans
un accident de chasse et mourait sans héritier. Par une
clause de son testament, il me léguait à cette église
où il avait retrouvé la foi.
Hélas, peu d'années après mon arrivée
ici, une grave révolte éclata dans la région
et je fus à demi-détruit au cours d'une émeute.
Les dégâts étaient si importants qu'aucun
artisan du pays ne voulut entreprendre les réparations.
On m'envoya en Italie, à Sienne, pour être restauré.
Inutile de vous le cacher : je ne tardai pas à me lier
avec la femme du sculpteur. En ce qui me concerne, j'avais renoncé
depuis longtemps aux superstitions bigotes de ma jeunesse et j'avais
adopté le point de vue de Don Juan.
Chaque soir, pendant plusieurs mois, Consuela vint me rejoindre
et passer plusieurs heures à mes côtés. Une
nuit, hélas, son mari nous surprit. Il blessa grièvement
sa femme et me porta des coups si terribles qu'il restait alors
bien peu de moi.
L'homme fut interné et je fus envoyé à Barcelone,
chez un artisan plus réputé encore. Mais la fatalité
me poursuivait. La guerre civile éclata peu de temps après
mon arrivée. Un groupe de républicains fanatiques
s'empara de moi et entreprit de détruire le symbole obscurantiste
que j'étais à leurs yeux. Ils furent arrêtés
juste à temps par les franquistes et passés par
les armes.
Enfin, suite à diverses circonstances que je vous épargne,
je suis arrivé près de Fatima où j'ai été
parfaitement restauré. Il ne restait plus la moindre trace
des multiples avanies dont j'avais été la victime.
Je crois même que j'étais mieux que je n'avais jamais
été.
Hélas, le bateau qui devait me reconduire chez moi fut
pris dans une tempête d'une incroyable violence qui le détourna
de sa route. Nous avons dérivé vers le pôle
Sud et bientôt nous nous sommes trouvés pris dans
les glaces. Aucun marin ne survécut aux rigueurs de l'hiver
austral.
Au printemps, une expédition scientifique découvrit
le navire et s'intéressa à moi. Ils me ramenèrent
avec eux en Argentine et me confièrent à un triste
musée. Mais un vieil aveugle me reconnut en me touchant
et je fus remis à ma place dans cette église, près
de sept ans après l'avoir quittée.
Vous comprendrez, Monsieur, que ne plus bouger soit devenu mon
désir le plus cher. Dans ce village, mon immobilité
est même un sujet de plaisanteries. Ici, on appelle le Convive
de pierre celui qui ne se rend jamais aux invitations.
Comme je ne me déplace pas, ce sont les autres qui me rendent
visite. Je suis, croyez-le si vous le voulez, l'objet d'une sorte
de culte. On vient me déposer d'absurdes quantités
de nourriture, une nourriture presque toujours détestable.
Les Indiens, souvent, se mettent à danser devant moi. Les
amoureux font des serments en me serrant convulsivement la main.
Une fois, quel manque de goût, un couple est même
venu se suicider au pied de cette colonne.”
Le ton du Commandeur se fit soudain plus pressant :
“Monsieur, me demanda-t-il, accepteriez-vous que moi, le
Convive de pierre, je vous invite à partager mon repas
?”
Je n'avais rien mangé depuis vingt-quatre heures. Pourquoi
diable aurais-je refusé ? La nourriture qui était
à ses pieds lui paraissait peut-être détestable.
Pour moi, elle était fort à mon goût et je
dînai de bon appétit.
Le repas terminé, le Commandeur me tint ces étranges
propos :
– Le jour va bientôt se lever. Les portes de l'église
ne tarderont pas à s'ouvrir. Je vais devoir vous demander
de me laisser... Voyez-vous, si je ne bouge pas, je suis pourtant
loin d'être solitaire. Des femmes du village viennent me
rendre visite. Je leur parle, je m'amuse à leur faire peur.
A vrai dire, je crois que je leur plais beaucoup.
– Mais les contentez-vous vraiment ? lui demandai-je brutalement.
La voix du Commandeur se mit à trembler. Je compris que
j'avais touché juste. Ces femmes qui se je-taient à
ses pieds, il était devenu incapable de leur rendre les
hommages qu'elles attendaient de lui.
C'est à ce moment, messieurs, que je fus saisi d'une inspiration
comme je n'en ai eu que deux ou trois dans ma vie. J'ai proposé
au Commandeur une association singulière : chaque matin,
je resterais près de lui dans l'église et, le moment
venu, j'achèverais ce qu'il avait commencé.
Le succès de notre alliance dépassa toutes les espérances
: en peu de temps, je devins le Don Juan de la Patagonie...
A la longue pourtant, on se fatigue de toutes choses, y compris
des succès galants. C'est sans doute pour cette raison
qu'un jour je cédai à l'absurde désir qui
me tenaillait depuis longtemps. J'invitai le Commandeur à
quitter un moment l'église pour venir dîner avec
moi.
Je m'étais préparé à son refus. Son
acceptation me stupéfia.
Nous mangeâmes ensemble, dans une maison aban-donnée.
Vers la fin du repas, comme nous nous faisions part de notre commune
lassitude, le Commandeur m'expliqua son plan :
– Le moment est venu pour vous de disparaître. Dès
lors que j'ai accepté votre invitation, chacun dans ce
village croit que l'heure de votre mort est arrivée. Quant
à moi, tout ceci m'arrange fort bien. La nouvelle de votre
assassinat ravivera la terreur qui jadis s'attachait à
mon nom. Je laisserai entendre que je vous ai puni de votre arrogance
et votre rationalisme. Ces ploucs seront terrorisés. Ils
me laisseront enfin tranquille.
Son plan me convainquit. Je disparus la nuit même et, bien
des années durant, je m'abstins de remettre les pieds dans
la région. Mais voici cinq ans, j'ai eu la se-conde de
mes grandes intuitions. J'ai décidé de retourner
dans le village et d'y jouer les revenants.
Je suis réapparu un soir, dans mes vêtements d'autrefois,
mon éternelle valise à la main, et je suis allé
m'asseoir au pied de la statue. Passé le premier moment
de stupeur, l'une des villageoises m'a prié d'ouvrir ma
valise, s'offrant à m'acheter son contenu à n'importe
quel prix. Depuis, je repasse deux fois l'an, proposant des marchandises
de l'au-delà. C'est l'origine de ma fortune, messieurs,
car ces denrées n'ont pas de prix.Sans perdre de temps,
le vieillard ouvrit sa valise.
– Tenez, messieurs, les voilà, ces marchandises pour
lesquelles on se bat !
- Ainsi, fit un autre sans lui laisser la moindre chance de placer
sa pacotille, c'est vous le vendeur revenu des enfers. Eh bien,
Monsieur, je suis heureux de vous connaître, car moi aussi,
figurez-vous, je suis un voyageur de l'au-delà…"
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Liens
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- Notre page consacrée à Benoît Peeters
Benoît Peeters aux Impressions Nouvelles :
- Paul Valéry, une vie d'écrivain ?, Les Impressions Nouvelles, 1989 (épuisé).
- Hitchcock, le travail du film, Les Impressions Nouvelles, 1993.
- Omnibus, Les Editions de Minuit, 1976 (épuisé). Réédition : Les Impressions Nouvelles, 2001.
- Entretiens avec Alain Robbe-Grillet, version longue (6 h 15), Les Impressions Nouvelles-IMEC, 2001.
- Le français dans tous ses états, Les Impressions nouvelles, 2002.
- L'Archipel Tintin (collectif), Les Impressions Nouvelles, 2004.
- La Maison Autrique (en collaboration avec François Schuiten), Les Impressions Nouvelles, 2004. Ouvrage traduit en néerlandais et en anglais.
- Little Nemo, un siècle de rêves, Les Impressions Nouvelles, 2005.
- Villes enfuies, récits, Les Impressions Nouvelles, 2007.
- Lire Tintin, Les Bijoux ravis, Les Impressions Nouvelles, 2007.
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